Tribunal police  - copie
Une horreur sans nom.
A la barre du tribunal correctionnel de Mamoudzou, les sept prévenus ne semblent pas réaliser qu’ils sont passés à deux doigts de la Cour d’Assises. Ils ne semblent pas réaliser que les 18 mois de prison ferme requis par la procureure auraient pu devenir 18 ans.
Bien sur, après la série de cambriolages qu’avait connue Koungou en septembre 2013, « l’exaspération est compréhensible » concède le président Banizette. Mais c’est l’expression de cette colère qui dépasse l’entendement, et valait à 11 prévenus d’être convoqués devant la justice. Trois ont déjà comparu devant le tribunal des enfants, un était absent. Il en restait huit à la barre.
Le 4 octobre 2013 donc, les habitants, par téléphone, échangent des « informations » sur les cambriolages, et pensent en identifier plusieurs auteurs potentiels. A Dzoumonié, deux d’entre eux tendent un piège à deux lycées et, sous la menace d’un chombo, ils les kidnappent. Leur but : leur faire avouer où se trouve un téléviseur dérobé quelques temps plus tôt.
Transportés dans un conteneur, ligotés les mains dans le dos, les deux adolescents sont torturés, frappés. « Ils nous ont passé des graines de haricot sauvage sur le corps » témoigne l’une des victimes. Une plante particulièrement urticante.
Mais les tortionnaires n’obtiennent pas d’aveu. Et pour cause, rien ne permettra jamais de prouver leur implication dans les cambriolages qui leur étaient imputés.
Pourtant, l’horreur se poursuit. Les deux jeunes sont chargés dans un pick-up et amenés à la pointe Koungou, à l’abri des regards. Déshabillés, mis à genoux et de nouveau frappés, pour une télé. Un des jeunes craque. Y voyant le seul moyen de sauver sa vie, il affirme que ladite télé est chez sa mère. Deux habitants l’y emmènent. Bien sur elle ne s’y trouve pas, l’aveu extorqué sous la torture ayant pour seul but de faire cesser les coups.
L’autre jeune, resté à la pointe Koungou, n’échappera que de peu à la mort.
En caleçon, on l’oblige à se mettre à genoux sur des bouts de verre brisé. Puis un surnommé Bacoco sort une corde de son coffre, en attache une extrémité à une pierre qu’il envoie par dessus une branche, puis passe l’autre bout autour du cou du jeune homme… Et tire la corde, jusqu’à le soulever du sol.
Dans sa déposition, la victime décrit sa souffrance, l’incapacité de respirer ou d’avaler sa salive.
« On voulait juste lui faire peur » affirme Bacoco.

Un lynchage

« Pendre quelqu’un, ce n’est pas lui faire peur, rétorque le président Banizette, c’est lui faire croire qu’on va le tuer. Et quand on met une corde autour du cou et qu’on tire, un accident est vite arrivé. Vous avez participé à ce qu’on appelle un lynchage. »
Un lynchage qui a duré. Longtemps. Reposé au sol, un débat a lieu parmi les tortionnaires. Faut-il le jeter par dessus la falaise, ou poursuivre avec la corde ? La seconde option est décidée. Le garçon est encore suspendu à deux reprises, avant l’arrivée d’une voiture de police municipale dans laquelle il parvient à se mettre à l’abri.
A Koungou, son camarade subit un redoublement de violence, ainsi qu’un autre kidnappé, un homme handicapé d’une jambe, attaqué à un arbre et battu. Le tout sous couvert de musique pour que les voisins n’entendent pas les cris.
Frustrés de ne pas avoir obtenu d’aveux ni retrouvé le téléviseur, la petite troupe de tortionnaires se rend chez la soeur d’un des jeunes et… lui vole sa télé. Ce qui vaut aux justiciers d’être poursuivis pour vol aggravé, en plus des violences.

La procureure Emilie Guégan tente de leur faire comprendre l’ineptie de leurs actes. « Si on vout dit que Madame Guégan a volé une télé, vous allez me passer la corde au cou et me pendre ? demande-t-elle »
« Avant on faisait comme ça » rétorque Bacoco, sans une once de remords.
Un argument qui a fait bondir le président. « Est-ce qu’on mérite d’être pendu pour une télé ? Est-ce que vous feriez ça à vos enfants ? Les civilisations occidentales ont aboli la torture car ça ne marche pas, on n’obtient aucune vérité par ce moyen-là.

Affligée par l’immaturité et l’absence de regrets des prévenus, la substitut requiert des peines allant de 4 mois à 18 mois de prison ferme. La réquisition la plus lourde visant le fameux Bacoco. La décision sera rendue mercredi 28 févier.
Y.D.