Jamel Mekkaoui, Eric Mariotti et Julien Balicchi, dévoilaient la première publication sur le taux de mortalité à Mayotte

Aussi étonnant que cela puisse paraître, les décès n’étaient jusqu’à présent qu’estimés, la population enterrant traditionnellement ses défunts sans le signaler à la mairie. « Un gros travail a été fourni par les services d’Etat civil des communes », indique-t-il. Ainsi de 2007 à 2012, seuls 200 décès étaient enregistrés par an.

L’amélioration de la tenue des certificats de décès depuis 2014 a incité l’INSEE à les diffuser, « il fallait 3 ans de données fiables », et non sans avoir tenu une réunion d’expertise avec les professionnels de santé, « pour valider nos propos ».

Les premiers chiffres sont donc sortis : en 2016, il y a eu 705 décès à Mayotte, 391 hommes et 314 femmes, soit un taux de mortalité de 2,9 pour mille habitants (2,9 ‰). Il est trois fois plus faible qu’en métropole, mais il faut tenir compte de l’âge médian de 17,5 ans ici, contre 41 ans en métropole : « Si la structure d’âge était la même qu’en métropole, le taux de mortalité serait 1,5 fois plus élevé à Mayotte », explique Jamel Mekkaoui.

On meurt donc davantage ici. Et surtout les très jeunes enfants et les femmes de plus de 60 ans. Le taux de mortalité infantile est de 10 enfants pour 1.000, qui n’atteindront pas l’âge d’un an, « un taux comparable à la Guyane, mais trois fois plus élevé qu’en métropole. » Au cours de la première semaine 2,8 ‰ nourrissons meurent, le taux de mortalité des enfants passent à 7,3 ‰ avant un an. « La précarité des mères dont les trois quarts sont étrangères à Mayotte, explique ce taux, ainsi que le nombre plus important ici de naissances prématurées. »

Une espérance de vie acceptable vu les conditions

Tombes dans un cimetière mahorais en Petite Terre

Ensuite, en évoluant dans les tranches d’âge, les taux de mortalité sont comparables à ceux de la métropole, sauf à partir de 60 ans, et surtout chez les femmes, avec un taux de mortalité chez les 60-75 ans, de 21,9 ‰ contre 7,6 en métropole. « C’est un peu comme si on payait la note plus tard des conditions de vie difficile », indique Jamel Mekkaoui.

Il s’agit de dégradation de santé des personnes âgées qui ne sont pas suffisamment prises en charge. Il faut dire que le niveau excessivement bas des retraites, environ 500 euros pour ceux qui en ont une, ne permet souvent pas d’avoir recours à des soins. Le surpoids et le nombre élevé de grossesses, sont aussi en cause.

On en déduit donc pour la première fois à la publication d’une espérance de vie : elle est de 77 ans pour les femmes, contre 85,4 ans en métropole, soit 9 ans de moins, et de 74 ans pour les hommes, contre 79,5 ans en métropole, soit 5 ans de moins. «  Nous ne sommes pas dans des espérances de vie de Pays en voie de développement, mais pas de pays développés non plus. Nous nous rapprochons de Maurice ». Aux Comores, elle avoisinerait les 64 ans, et 66 ans à Madagascar.

Les causes des décès restent encore mal définies pour 24% d’entre eux, « en raison d’une insuffisante appropriation du système de santé », relate Julien Balicchi, Chargé d’Etudes et Statistiques à l’Agence régionale de Santé (ARS). Les deux premières causes identifiées sont les maladies de l’appareil circulatoires, dont les AVC, pour 23%, et les cancers, pour 16%. Viennent ensuite les blessures et empoisonnement, et le diabète, pour 10% des cas, « soit 4 fois plus important qu’en métropole ». En revanche, les décès liés à des maladies de l’appareil digestif ou du système nerveux seraient deux fois moins nombreux.

Entourés des siens

Eric Mariotti et Julien Balicchi indiquent que les données seront intégrées au Schéma régional de santé

A Mayotte, on meurt à domicile dans 6 cas sur 10, contre 24% en métropole. C’est énorme. « La culture mahoraise et les coûts associés au décès à l’hôpital comme les frais de transport funéraire, sont en cause », pour Jamel Mekkaoui. Il faut aussi souligner qu’en l’absence de maison de retraite, où décèdent 24 % des métropolitains, les personnes âgées sont gardées à la maison. En 2016, 35% des personnes sont décédées à l’hôpital, « notamment les enfants », contre 55% en métropole. 4% d’entre eux avaient été hospitalisés à La Réunion.

Ces statistiques portent sur l’ensemble des décès des résidents de l’île. 61% d’entre eux touchaient une personne de nationalité française, 36% originaire des Comores, « nous sommes toujours dans le rapport de la population avec 40% d’étrangers, dont la moitié sont en situation irrégulière. Leur famille passe désormais par la mairie pour enterrer un proche », commente Jamel Mekkaoui. Il y avait 2% de Malgaches, et 3% d’autres nationalités.

Les personnes âgées vieillissent le plus souvent chez elles ou chez leurs enfants

Pour infléchir le nombre des décès, il faut en cibler les causes, et Eric Mariotti, Chef de Service Statistique de l’ARS, partenaire de l’INSEE sur cette étude, explique que ces éléments ont été intégrés au Schéma régional de santé, « notamment les pathologies liées au cancer, avec de la prévention, des dépistages et une évolution de la qualité des soins, également pour celles portant sur l’appareil respiratoire. Il y aura des repérages des maladies cardio vasculaires avec une sensibilisation des professionnels de santé et du travail ».

Une publication qui va nous permettre de faire un bond en avant dans le diagnostique de la situation sanitaire, mais auquel répond toujours un écueil, « l’attractivité de l’île qui n’attire pas les spécialistes », rappelle Eric Mariotti. Les investissements en matériels et blocs opératoires sont également en cause, et très attendus sur ce sujet au Schéma régional de santé.

Anne Perzo-Lafond
Lejournaldemayotte.com