Pour briser l’omerta, un engagement fort contre les violences sexuelles faites aux mineurs

Agressions sexuelles, inceste, comment libérer la parole à Mayotte, où les langues locales n'ont pas de traduction pour ces horreurs ? La clé, c'est la prévention, et autour du collectif Haki Za Wanatsa, les principaux acteurs du territoire se sont engagés autour d'une charte commune. Une première.

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Une chorale d'enfants a entonné la célèbre chanson d'Enrico Macias

« Malheur à celui qui blesse un enfant ». La chanson culte d’Enrico Macias était reprise en choeur par une vingtaine d’élèves ce mercredi dans la cour de récréation de l’école T14 de Kawéni, où était signée une charte multi-acteurs se voulant « un premier pas vers une prise de conscience collective ».

« Malheur à celui qui blesse un enfant », c’est un beau titre, mais c’est hélas encore loin d’être toujours une réalité, dans un monde où, pas qu’à Mayotte d’ailleurs, les victimes subissent la double peine.

« Ces violences sont les seules dont les victimes se sentent coupables, la honte la peur et la culpabilité doivent changer de camp, c’est la responsabilité de chacun d’entre nous » déclarait le préfet Thierry Suquet, appelant à prendre le problème « à bras-le-corps » cette « réalité qu’on a du mal à chiffrer à Mayotte ». Mais poursuit-il, les violences sexuelles sur mineurs « apparaissent massives, dans la sphère familiale et dans toutes les couches de la société ».

Des chiffres, le recteur Gilles Halbout en fournit :  » La situation sur l’île demande toute notre attention. (…) Chaque semaine c’est au moins quinze signalements ou informations préoccupantes qui remontent de nos établissements, et chaque année ce nombre augmente » résume-t-il. Et si les représentants de l’institution judiciaire n’ont pas apporté plus de statistiques à cette réunion, un autre chiffre est parlant : tandis que se tenait la signature de cette charte, le tribunal avait 10 affaires pénales à juger. Parmi elles, cinq, soit la moitié, concernaient des violences sexuelles dont deux sur des mineurs de moins de 15 ans.

3 enfants par classe victimes de violences sexuelles

3 élèves par classe sont touchés alerte Lydia Barnéoud

Lydia Barnéoud, présidente du collectif, corrobore ce constat alarmant. « Ces violences sont vécues par une très large partie de la population indistinctement du statut social ou du niveau de revenus. L’inceste touche 10% de la population française. Les violences sexuelles sont partout, elles nous concernent toutes et tous et concernent environ 3 enfants par classe, 3 enfants que nous n’avons pas su protéger, que nous n’avons parfois même pas remarqués, mais qui essayent consciemment ou non d’obtenir de l’aide, et dont la réaction des proches sera déterminante pour se libérer de l’emprise ».

Alors pour quoi cette charte ?  « Parce que, poursuit la bénévole, sous ce préau d’école il est probable que certains aient vécu ou vivent ces violences, il est de notre ressort à toutes et tous d’ouvrir grands nos yeux et nos oreilles, de les aider à parler, de les soutenir, de leur dire notre présence, car l’ensemble de la société doit agir, à écouter les victimes, prévenir les drames et les récidives, agir main dans la main pour que ces violences cessent ». Et si le préfet, le recteur, le président du tribunal et du conseil départemental étaient conviés, c’est parce que « les personnalités majeures de Mayotte ont un rôle à jouer, vous avez toutes et tous la possibilité d’inciter en vous engageant à faire bouger les choses et à briser l’omerta, ne vous en privez pas. C’est un engagement individuel autant que collectif, c’est par l’engagement de chacun que la peur et la honte changeront enfin de camp » poursuivait alors Lydia Barnéoud dans un plaidoyer vibrant.

Les élèves du collège Ouboimoja ont passé le message à leur manière

Et pour renverser la situation, il faut « briser l’omerta » pour Thierry Suquet. « Cette omerta nourrit le sentiment d’impunité des auteurs, ces violences sont les seules dont les victimes se sentent coupables, la fonte la peur et la culpabilité doivent changer de camp, c’est la responsabilité de chacun d’entre nous. Nous devons créer les conditions de la confiance pour permettre à chaque victime de parler, de rompre le silence, mettre les mots sur des traumatismes enfouis au plus profond de chacun d’entre nous peut être. Le législateur a créé de nouveaux mécanismes, il faut que nous soyons capables de les mettre en œuvre. La parole est une arme, il faut briser le silence et dire à ceux qui en ont le courage que leur parole ne sera pas vaine ».

Un sacré défi, alors que les langues locales n’offrent pas de mot pour traduire l’inceste, ou la notion d’agression sexuelle. Ce qui rend les débats au tribunal parfois ubuesques.

Parmi les temps forts de cette signature de charte, des élèves du collège de Passamaïnty ont réalisé des tee-shirt de sensibilisation. L’une d’elle regrette le manque d’information.

« Jamais entendu le mot ‘inceste’ « 

“je n’avais jamais entendu le mot ‘inceste’ avant de mener ce projet, et j’ai appris que certains camarades sont concernés, comment les aider ?” s’inquiète-t-elle.

Le président du tribunal décrit une loi « très protectrice » qu’il reste à appliquer

« La loi est déjà très protectrice, en tant que président du Conseil départemental d’accès aux droits,, on ne peut que poursuivre la communication et informer les mineurs sur leurs droits » répondait le président du tribunal Laurent Ben Kemoun, s’adressant aux élèves engagés dans le projet.

Et parce que briser l’omerta commence en balayant chacun devant sa porte, les grands pontes se sont spontanément prêtés au jeu. Laurent Ben Kemoun rappelait que même dans la magistrature, l’on peut retrouver des faits graves. Référence à peine voilée au juge des enfants qui, en métropole, avait diffusé des photos intimes de sa fille mineure sur un site libertin. Le juge appelait alors à davantage écouter les enfants. « Nous qui écoutons les enfants, qui recueillons la parole de personnes blessées dans leur chair et dans leur âme, nous savons que la quasi totalité des dénonciations sont justifiées ».

Unité des représentants institutionnels autour de la lutte contre les violences sexuels sur mineurs

« Quand on constate l’innommable on ne doit pas fermer les yeux, on doit le dénoncer très fermement, on doit sauver les enfants » plaidait à son tour le recteur Gilles Halbout en français et en shimaore, avant de promettre de ne rien laisser « sous le tapis ». Alors qu’il y a peu la pratique était de gérer les signalements en interne, quitte à les « étouffer », le recteur s’étrangle quand on évoque ces usages et dit ne pas hésiter aujourd’hui à saisir le procureur, qu’il s’agisse d’affaires intrafamiliales, ou dénoncées au sein de l’école. Tout en appelant à respecter la confidentialité et l’anonymat des lanceurs d’alerte. En début de semaine, une enseignante qui avait remonté ses inquiétudes sur une élève s’est vue menacée par la famille de l’auteur présumé. Signe s’il en était besoin, que bien du chemin reste à parcourir.

Y.D.

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