L’école en outre-mer : décolonisée, mais des stigmates perdurent

L’Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques (AMOPA) a été réactivée à Mayotte. Elle proposait ce mercredi de revenir sur l’évolution de l’école en outre-mer, importée de métropole, avec la colonisation. Pour cette première, le conférencier se nommait Stéphan Martens.

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Stephan Martens retraçait le "destin singulier" d'un territoire qu'il doit transformer en académie

Pour nous faire traverser des siècles d’instruction publique dans deux départements d’outre-mer, la Guadeloupe et Mayotte, l’ex-futur recteur Stephan Martens choisissait une voie classique, très fournie en dates, qui partait de nos ancêtres les colons, pour arriver à des territoires ultramarins où persiste une différenciation avec la métropole, résumée par notre ultramarine ministre Annick Girardin, dont il rappelait les propos : « Les territoires d’Outre-mer qui ont souffert au mieux de l’oubli, au pire de la condescendance. »

La conférence de ce mercredi qui se déroulait au Centre Universitaire devant un public de chefs d’établissements, principaux de collèges et proviseurs de lycées, ainsi que de personnels du vice-rectorat, en présence du sénateur Thani Mohamed Soilihi, s’intitulait « Place et rôle de l’Ecole en Outre-mer : l’exemple de la Guadeloupe et de Mayotte, des destins singuliers ». Un titre que Stephan Martens ne voulait pas présomptueux « alors que je suis à Mayotte depuis seulement 8 mois », mais dont le propos est enrichi de ses années de recteur en Guadeloupe, de 2011 à 2014, et par son ouvrage « L’école, le dernier rempart ? ». Sa connaissance de Mayotte est aussi puisée chez des auteurs locaux, Nassur Attoumani sera abondamment cité.

Pour passer de la colonisation en outre-mer à la décolonisation, il a fallu faire évoluer les esprits. Avec un constat de départ, positif pour certains, biaisé pour d’autres : « Tout ce qui fait l’armature de la civilisation moderne est encore à créer », en outre-mer donc. L’école coloniale est conçue sur un modèle pédagogique spécifique, avec l’enseignement de l’Histoire de la colonisation, de la géographie, des langues et civilisations africaines et indochinoises. Elle intègrera l’ENA en 1959.

Même profil en Guadeloupe et à Mayotte… avec un écart séculaire

Une Histoire que les chefs d’établissements ont pu s’approprier

Entretemps, vers 1926, sévit la différenciation de l’éducation, « pour ne former que les élites, et proposer une éducation minimale à la masse ». Poussée par une crainte, « si une élite acculturée est formée et qu’elle ne trouve pas d’emploi, le sentiment de frustration qui s’en ressentira pourrait lui faire épouser la cause indépendantiste »… Toute réminiscence d’une Histoire actuelle ou passée n’est pas fortuite. Nous sommes dans les supposés bienfaits de la colonisation, ceux de la « mission civilisatrice face au bon sauvage ».

Certains vont évoluer et concilier la civilisation occidentale et les missions en outre-mer. On trouve des personnalités comme Gaston Deferre, « là où vos anciens étaient des chefs, vous serez des tuteurs. »

En prenant une loupe, on peut calquer ce schéma à la Guadeloupe et à Mayotte, aux Histoires à peu prés semblables… avec un siècle d’écart. En 1883, c’est l’ouverture du 1er lycée à Pointe-à-Pitre, il faut attendre 1980 à Mayotte.

Avec le même phénomène d’un début timide puis d’une scolarisation de masse. « En 1848, 2.000 élèves fréquentent une école vue comme un outil majeur de la transformation sociale, en Guadeloupe. En 1880, ils seront 9.000. En 1901, blancs, nègres, mulâtres partagent un même banc. » A Mayotte, « en 1845, les Pères missionnaires du Saint-Esprit ouvrent les deux premières écoles, 50 élèves y sont scolarisés, et quasiment aucun indigènes par peur d’un éloignement de la culture d’origine ». En 1976, c’est une relative massification de la scolarisation, avec 500 élèves dans le 1er degré, et 140 dans le second degré. Avec comme différence, un sous-investissement chronique dans le système scolaire à Mayotte.

« Mettre entre parenthèses nos certitudes »

Par Madagascar d’abord, lorsque Mayotte y était rattachée jusqu’en 1915, puis par l’Etat français, « les classes sont de 39 élèves, en rotation, surchargées, 42 villages sont sans école », en 1976. C’est toujours bon d’entendre rappeler par un représentant de l’Education nationale qu’il y a eu un « recrutement massif d’instituteurs locaux au niveau BEPC, qui font partie de la fonction publique territoriale. » En découle, « un faible niveau d’instruction générale. » Le taux de réussite à la sortie du CM2 est alors de 60%. A peu prés à la même date en Guadeloupe, il est de 30%… au Bac.

Le sous-investissement n’est pas la seule différence entre les deux territoires. La présence de l’école coranique, enseigne autant le Coran que la grammaire ou l’écriture arabes, avec des biais différents de l’école publique, le sens de l’écriture, de droite à gauche, en est un.

Le CNESCO (Le Conseil national d’évaluation du système scolaire), confirme en octobre 2018 l’injustice « qui place Mayotte en dernière ligne des classements, après la Guyane. »

L’amélioration de l’école reste pour Stephan Martens, « l’enjeu majeur », portant notamment sur les infrastructures, et la formation des enseignants. Avec « un changement de posture » sur ce dernier point : « Il faut que les cadres formés et diplômés se remettent en question face aux élèves, en prenant en compte leur culture, et notamment le plurilinguisme. Une mise en perspective est nécessaire. » Des journées de travail y seront consacrées.

Une « aptitude au dialogue » est demandée, « nous devons mettre entre parenthèse nos certitudes pour gagner en efficacité et en crédibilité », pour ne pas accepter la fatalité de l’échec. Et que « l’Ecole de la confiance », entre enseignants, élèves et parents, prônée par son ministre ne soit pas un vain mot.

En conclusion, « assumer la colonisation, veut dire s’enraciner dans le présent avec une pleine connaissance du passé », « et l’école en outre-mer ne sera que ce que les Outre-mer veulent qu’elle soit. »

Anne Perzo-Lafond

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